Discours

Vœux des corps constitués pour 2015

Par Jean-Marc Sauvé, Vice-président du Conseil d'État - texte non prononcé

Texte non prononcé à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo et de l’annulation de la cérémonie - Projet d’intervention de Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État

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Vœux des corps constitués pour 2015

Texte non prononcé à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo et de l’annulation de la cérémonie

Projet d’intervention de Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État

 

 

Monsieur le Président de la République,

Par ma voix, l’ensemble des agents des services publics vous présentent, au seuil de cette année, leurs vœux très sincères et respectueux pour votre personne, vos proches ainsi que pour l’accomplissement des hautes responsabilités dont vous êtes investi.

En ce 70ème anniversaire de la Libération et puisque sont réunis autour de vous les représentants des magistrats et des fonctionnaires, qu’il me soit permis, en tout premier lieu, de faire mémoire de ceux de leurs prédécesseurs qui ont été victimes de la Shoah. Méthodiquement exclus des services publics, ces compatriotes ont ensuite été déportés et assassinés, au seul motif qu’ils étaient Juifs selon les lois de Vichy. Parmi eux, je veux nommer Jacques Helbronner, "Français israélite" - comme il l’écrivait à Pétain dont il était proche-, conseiller d’État et président du Consistoire central, qui périt lui aussi à Auschwitz. Non, personne ne peut prétendre que Vichy ait protégé les Juifs français. Personne ne peut défendre ce régime, même implicitement, même au nom de ses crimes inachevés.

A cet égard, le Général de Gaulle, dès le premier jour, a su montrer la voie : celle de l’honneur et donc celle de la condamnation radicale de « l’Etat français » et de ses œuvres. C’est sur cette erre qu’il nous faut continuer à vivre et avancer.

Les drames et les horreurs que nous avons vécus et surmontés relativisent sans peine les incertitudes qui aujourd’hui nous mettent à l’épreuve. Mais leurs racines sont profondes et inquiétantes : elles marquent la crise de la confiance placée par nos concitoyens dans l’Etat, son efficacité et même sa légitimité. L’ensemble des magistrats et fonctionnaires de notre pays en a conscience et en prend la mesure : dans cette situation, quels objectifs et quelles missions doivent-ils s’assigner ? Quels devoirs et quelles responsabilités leur incombent?

Alors que son impuissance est dénoncée, l’Etat doit apporter à nos compatriotes les marques tangibles de sa détermination et de son efficacité : un Etat crédible qui ne subit pas, mais anticipe et modifie le cours des événements ; un Etat légitime qui s’évalue sans fard, s’amende sans ménagement et rend compte de ses résultats ; un Etat garant qui répond de l’essentiel, le « vivre ensemble » dans notre pays, fondement de notre contrat social. Sa force n’est pas celle d’une puissance tutélaire et solitaire : car notre démocratie ne vit plus de relations verticales où l’administré serait sujet, mais partenariales ; et l’action publique ne peut être efficace que par l’écoute et la participation du corps social. L’Etat lui-même demeure le garant de l’intérêt général, mais il n’en a pas le monopole. La première de nos missions est de comprendre ces exigences et d’y répondre. C’est à cette aune que les responsables publics doivent aujourd’hui faire face à des objectifs d’une ampleur considérable : nous devons en effet incarner une nouvelle forme d’autorité ; promouvoir les valeurs républicaines de mérite et de solidarité ; perfectionner notre système d’éducation et de recherche ; restaurer notre compétitivité ; équilibrer les comptes publics ; simplifier nos procédures et notre droit.

Sous la conduite du Gouvernement, ont été engagées des actions de redressement difficiles, parfois douloureuses, mais conformes à l’intérêt national. Ces actions doivent être poursuivies avec détermination. Nous y sommes résolus. L’Etat doit continuer à se transformer, revoir ses modes de fonctionnement, questionner la pertinence et l’efficacité de chacune de ses politiques, remédier aussi à l’inflation et l’instabilité de la norme. On fait trop de textes, trop tôt, trop vite, trop souvent.

Atteindre ces objectifs, ce n’est pas satisfaire des lobbies ou répondre à des injonctions extérieures ; c’est affirmer la capacité d’autodétermination de notre peuple; c’est assumer et faire vivre notre souveraineté. C’est consolider le cadre de l’Etat-Nation qui, dans notre monde global, conserve plus que jamais sa pertinence, car c’est là que bat le cœur de la démocratie et que résident le principe et la légitimité de toute action publique. Mais si ce cadre sert de bouclier protecteur à nos intérêts, il ne saurait être le paravent de nos déficiences. Rien ne serait plus vain et mortifère que la tentation du repli et de l’autarcie. Nous devons au contraire être totalement parties prenantes à l’élaboration et l’application des politiques de l’Union européenne pour défendre et servir les intérêts nationaux. Les transferts de compétences à l’Union ne constituent pas une menace, mais un atout pour notre pays. Ils lui permettent d’exercer ses pouvoirs, plus utilement et au niveau le plus pertinent. Notre Etat doit tenir cette ligne de crête entre la poursuite résolue d’un projet national et sa réalisation par ou avec l’Europe : car aucune ligne Maginot ne saurait nous garder de la globalisation. Nous n’entrerons pas dans l’avenir à reculons ou en cultivant la nostalgie d’un passé révolu.

Les traverses et les secousses actuelles nous offrent ainsi l’occasion d’être à la hauteur de notre Histoire. En cela, elles sont moins un problème qu’une chance, à la condition que nous assumions pleinement nos devoirs.

Ces devoirs, les serviteurs de la chose publique en mesurent avec gravité l’étendue et la profondeur.

Le premier d’entre eux est un devoir de lucidité et de courage. Il implique, sans complaisance ni renoncement, de garder les yeux grands ouverts sur nos carences et nos errements et d’en convertir l’épreuve amère en projets mobilisateurs. Nous ne pouvons esquiver nos responsabilités et notre relèvement ne peut procéder que de nous. Nous en avons la volonté et nous en sommes capables. Pour y parvenir, les responsables publics ont un devoir de réalisme : ils doivent proposer, non des solutions parfaites qui seraient inopérantes ou hors de portée, mais des remèdes efficaces et accessibles, permettant d’avancer sûrement dans la réalisation de nos objectifs. Ce réalisme ne saurait cependant être l’alibi de la frilosité : il nous faut, sans exposer l’autorité politique à des risques déraisonnables, éviter de nous « couvrir » à l’excès par des mises en garde précautionneuses.

Notre deuxième devoir est de donner des repères et du sens à l’action publique, de rendre intelligibles les buts et les étapes. Pour cela, nous devons rompre avec l’image distante que donne trop souvent aux administrations le règlement de questions techniques. Nous devons expliquer et faire partager par les usagers et les agents les objectifs et les décisions. L’action publique ne saurait se mener dans le secret des bureaux et dans une langue ésotérique, jargonneuse ou même factice. Elle se déploie par la pédagogie, la connaissance des réalités concrètes, la clarté et la simplicité d’une langue accessible à tous. Elle impose que notre parole coïncide avec nos actes et les réalités que nous traitons. Les mots et les choses ne sauraient diverger.

Pour vaincre le soupçon et le doute, notre troisième devoir est de vivre, de manière plus exigeante, une éthique de l’exemplarité. On demande – et c’est légitime - aux serviteurs de la chose publique plus que la conformité à la Constitution et à la loi, plus que le sens commun et la probité du « bon père de famille ». On attend d’eux des preuves de désintéressement et de dévouement à l’intérêt général ; plus encore : la dignité inhérente à l’exercice d’une parcelle de la puissance publique. Ce qui anime les responsables publics, c’est justement la conscience vive et claire de se savoir chargés d’un projet national qui dépasse leurs « vies  minuscules »[1]. Ils ne jouent pas une aventure personnelle, ni même collective ; ils servent le bien public et contribuent, par leur engagement, à l’exercice plein et digne de notre souveraineté.

Notre conduite doit exprimer cet état et cette conviction. Nous devons, par conséquent, être plus que jamais responsables, face à nos hiérarchies ou au corps social, du bon accomplissement de nos missions. Les exercer avec modestie, sans arrogance, ni morgue, ni pompe. Et pratiquer une déontologie exemplaire. Notre intégrité et notre impartialité sont le socle de la confiance du public. Elles doivent être insoupçonnables. Il nous faut à ce titre prévenir tout conflit d’intérêts, coopérer loyalement avec la Haute autorité pour la transparence de la vie publique et appliquer avec discernement les multiples textes qui protègent les « lanceurs d’alerte ». En ces matières, notre législation est l’une des plus complètes au monde - nos concitoyens doivent le savoir. Il faut lui donner toute sa portée, sans s’émouvoir à l’excès de telle ou telle mise en cause ou sanction, car c’est la preuve que la déontologie des responsables publics est à l’œuvre.

Monsieur le Président de la République,

Nous nous faisons tous « une certaine idée de la France »[2], qui revêt des nuances variées selon nos fonctions, nos générations et nos expériences. Nous avons aussi en partage une mémoire commune et un patrimoine inaltérable : les principes vivants de la République. C’est en son nom et pour elle que nous administrons et que nous jugeons. Rendons-lui, comme acteurs publics, un peu de ce qu’elle nous a donné. En nous hissant à la hauteur des défis présents et des exigences, parfois lancinantes et irritantes, mais inéluctables, des Français. En nous souvenant que «  Tout ce qui élève unit »[3]. Et en étant fidèles au cœur de notre vocation, qui n’est pas de prendre ou dominer, mais de servir : servir l’Etat, servir l’Etat de droit, servir le peuple français.

Bonne année 2015, Monsieur le Président !

[1]P. Michon, Vies minuscules, éd. Gallimard, 1984.

[2]C. de Gaulle, Mémoires de guerre, tome 1, éd. Plon, 1954.

[3]C. Péguy.